
J’ai lu : Tisser Angles neufs sur l’éducation de Martine Rioux
J’ai eu la chance de collaborer avec Martine Rioux, et sa passion pour l’éducation et l’apprentissage tout au long de la vie, un sujet qui nous passionne toutes les deux, se sent dans TOUT ce qu’elle fait. Quand j’ai su qu’elle publiait Tisser, je n’ai pas eu à me poser la question de le lire. En plus, la préface est par Sébastien Proulx… j’étais vendue d’avance !
Voici ce que j’en ai retenu, influencé bien sûr par des sujets qui me touchent personnellement au quotidien dans mon travail.
Un système qui semble figé, mais pour des raisons qu’on comprend mal
Martine part d’un constat qui résonne avec beaucoup de monde : on sent que tout va vite et qu’il faut apprendre à suivre le rythme. Sa réponse n’est pas de courir plus vite, mais de prendre un moment pour s’arrêter et réfléchir, et lire cet ouvrage fait exactement ça. Elle explique que l’immobilisme du système éducatif ne s’explique pas uniquement par des structures lourdes ou des décisions politiques : il prend racine dans nos représentations et nos habitudes sociales. Parce qu’on a tous fréquenté l’école, chacun se sent légitime d’en parler et de la juger à partir de son expérience personnelle, une mémoire souvent nostalgique qui associe l’école à la tradition plutôt qu’à l’adaptation.
Les médias amplifient cette dynamique en réduisant des projets pilotes ou des décisions éducatives complexes à des polémiques simplistes, que ce soit les salles de bain mixtes ou l’utilisation de l’intelligence artificielle. On perd la nuance, et on finit, comme le dit Martine, par étouffer certains élans novateurs à force de marcher sur des œufs.
Sa réponse à ça n’est pas de dire que l’école devrait abandonner son rôle de transmission des savoirs, mais qu’il faut abandonner notre conception étroite de ce que ce rôle devrait être. La question n’est pas de savoir si l’école a encore sa place, mais comment elle doit se redéfinir.
Le décalage entre l’école et la vraie vie
J’ai lu avec beaucoup d’intérêt la section qui touche à ce sentiment, largement partagé chez les jeunes, que l’école ne les prépare pas suffisamment à la vraie vie. Martine documente plusieurs causes concrètes : des contenus scolaires qui apparaissent déconnectés des enjeux réels que les jeunes vivent, une faible reconnaissance des compétences développées hors du cadre scolaire, un manque d’accompagnement dans le développement des compétences transversales, et des évaluations qui valorisent la conformité et la performance immédiate plutôt que le processus d’apprentissage lui-même.
Elle rappelle aussi que le vocabulaire qu’on utilise en dit long sur notre conception de la réussite. Les termes décrochage et raccrochage supposent l’existence d’un seul parcours de référence auquel il faudrait rester accroché.
Or, on décroche rarement parce qu’on ne veut plus apprendre, mais parce qu’on ne trouve plus sa place dans un système donné.
Un enjeu de littératie persiste et s’amplifie au Québec : une bonne proportion de la population adulte présente un niveau de littératie sous le seuil généralement reconnu comme le minimum pour fonctionner aisément dans une société complexe, et cette proportion grimpe de façon marquée chez les personnes sans diplôme. L’éducation et l’apprentissage, c’est donc un enjeu de société. Et apprendre, ce n’est pas simplement un diplôme, comme l’aborde Martine dans un autre volet de son livre qui m’a particulièrement parlé.
Sortir du culte du diplôme
Martine avance que le diplôme ne peut plus être la mesure centrale de la valeur des compétences d’une personne. Dans un monde idéal, écrit-elle, la valeur d’une personne ne reposerait plus sur un papier accroché au mur, mais sur ce qu’elle sait réellement faire, sur ce qu’elle continue d’apprendre et sur la manière dont elle met ses compétences au service des autres. Elle définit d’ailleurs la compétence dans un sens large : pas seulement le savoir, mais aussi le savoir-faire et le savoir-être, avec cette quatrième dimension que certains ajoutent, le savoir-devenir, soit la capacité à se projeter et à apprendre en continu.
Elle appuie cette idée avec un entretien auprès d’un recruteur, qui confirme une montée en importance des compétences relationnelles : communication, gestion des émotions et jugement critique. Les compétences techniques demeurent essentielles, mais sans les savoir-être, les candidats atteignent vite un plafond. Avec l’arrivée de l’IA générative, Martine propose d’ailleurs cinq compétences clés pour naviguer dans un monde où l’information est produite ou filtrée par des systèmes algorithmiques : la pensée critique augmentée, l’agilité d’apprentissage, la littératie numérique et éthique, la collaboration augmentée et l’intelligence contextuelle. Ce qui distingue l’humain, rappelle-t-elle, ce n’est pas l’accumulation de savoirs, mais l’intelligence relationnelle, créative et éthique.
J’ai particulièrement aimé l’idée de la rétroaction descriptive plutôt que la note. Idée qui va parler à plusieurs en éducation et pratiques évaluatives. Contrairement à une note, la rétroaction descriptive éclaire la progression : elle précise l’objectif, met en lumière ce qui fonctionne déjà et indique les prochaines étapes. La recherche en éducation montre depuis longtemps que l’apprentissage se renforce quand on aide les gens à comprendre ce qu’ils font et comment ils peuvent progresser, plutôt que lorsqu’on les compare entre eux.
Une société apprenante, à tous les âges
Le dernier grand fil du livre est probablement celui qui m’a le plus marquée. Martine déplace le regard de l’école vers la société entière. Elle explique que le système éducatif reste attaché à un modèle hérité du siècle dernier, études initiales, emploi stable, carrière linéaire, retraite, qui ne correspond plus à la réalité contemporaine. Elle documente les obstacles bien réels à la formation continue : des horaires pensés pour des parcours scolaires traditionnels, peu de mesures de soutien pour les gens qui veulent se former à temps partiel tout en gardant leur emploi, et une négligence de la transmission des savoirs entre collègues.
Elle propose un changement de posture plutôt qu’une multiplication de dispositifs : tant que la réussite restera associée à un parcours unique et à un diplôme obtenu au bon moment, une partie des apprentissages demeurera invisible.
Une société apprenante commence là où l’on accepte que les chemins soient multiples.
J’ai aimé lire que même la retraite devient, pour plusieurs, un espace d’apprentissage libéré de la performance. Le désir d’apprendre ne disparaît pas après la retraite, il se transforme. Oh que j’aimerais que cette disparition de la pression soit aussi présente en dehors de la retraite! Apprendre, c’est un plaisir.
Un livre pensé pour l’action
Ce que j’apprécie particulièrement du livre de Martine Rioux et qui le distingue de plusieurs essais sur l’éducation que j’ai lu, c’est cette structure où chaque enjeu soulevé débouche sur une section « ce que chacun peut faire ». Pour le personnel enseignant, ça peut être aussi simple qu’introduire de petits défis de pensée design en classe. Pour une direction, ça peut être de se demander ce qui l’empêche de créer une rampe pédagogique pour les élèves qui réussissent moins bien. Pour un parent ou un citoyen, ça peut être de soutenir les initiatives locales qui favorisent l’inclusion numérique.
C’est cette agentivité, ce pouvoir d’agir peu importe où on se situe dans le système, qui fait toute la force du livre pour moi. On referme Tisser, certes, avec une meilleure compréhension des enjeux, mais pas avec un découragement ou un sentiment d’impuissance devant leur ampleur, plutôt avec des idées concrètes sur notre pouvoir d’agir.
Le lien vers le livre : https://www.septembre.com/products/tisser
