
J’ai lu : 2034: How AI Changed Humanity Forever de Kunal Gupta
Je suis tombée sur ce livre via les réseaux sociaux et le concept m’a tout de suite rejointe. Kunal Gupta appelle son récit de la « speculative nonfiction », ou littérature spéculative non fictive. Ce n’est pas un roman, mais ce n’est pas non plus un essai classique. J’ai trouvé cette approche intéressante et j’ai été agréablement surprise : voir les enjeux incarnés dans des scénarios fictifs, mais proches d’une réalité plausible, est particulièrement utile pour se positionner éthiquement sur des questions qui nous concernent tous.
Kunal Gupta est entrepreneur et investisseur canadien, fondateur de Polar, une plateforme de technologie pour les médias. Il s’intéresse depuis longtemps aux croisements entre technologie, société et humanité. Dans ce livre, il ne prétend pas prédire l’avenir avec précision. Il dit lui-même que plusieurs idées sont intentionnellement peu réalistes, qu’elles sont là pour provoquer une réflexion. L’auteur nous invite à observer nos propres réactions en lisant : est-ce que le changement nous fait peur ou nous enthousiasme ? Ou quelque part entre les deux.
J’ai terminé cette lecture avec un certain optimisme de mon côté. Gupta mise sur l’humain pour trouver l’équilibre, et c’est ce que je souhaite aussi.
De 2024 à 2034 : un changement de paradigme
Nous sommes en 2024, plusieurs personnes ont rejeté ou ignoré l’IA. Certains en faisaient même une fierté. Mais dix ans plus tard, dans le monde imaginé par Gupta, le paradigme a changé. On est passé de « l’humain contre l’IA» à « l’humain avec l’IA ». Utiliser l’IA est devenu aussi fondamental que savoir lire ou écrire. C’est ce que l’auteur appelle le « Great Pivot », ou grand tournant, ce moment où les possibilités ont semblé soudainement s’ouvrir.
J’ai beaucoup aimé cette façon de présenter les choses, de projeter des enjeux abstraits dans des histoires concrètes. On suit des personnages, des entreprises fictives, des mouvements sociaux imaginés. Certains scénarios donnent l’impression qu’on n’en est pas très loin. D’autres font dire : « J’espère sincèrement qu’on ne s’en va pas là. » Dans les deux cas, la lecture fait son travail : elle oblige à réfléchir.
Le travail et la valeur humaine réinventés
L’une des questions mises en avant dans le livre est celle-ci : si les machines peuvent faire ce que nous faisions avant, qu’est-ce qui nous rend encore précieux pour l’humain ? Gupta imagine un monde où la valeur n’est plus associée au nombre d’heures travaillées ni aux tâches accomplies. De nouveaux rôles émergent, comme les « AI Whisperers » (ceux qui s’assurent que les décisions des systèmes d’IA restent alignées avec les valeurs humaines) ou les « LifeCrafters », une sorte de conseillers de vie nouvelle génération qui aident les gens à trouver et monétiser leurs passions dans ce nouveau contexte.
L’idée n’est pas que l’IA remplace les humains, mais qu’elle les augmente. Le livre illustre cela à travers plusieurs personnages dont le travail quotidien est transformé par l’IA : un gestionnaire de projets qui anticipe les problèmes avant qu’ils n’arrivent, une avocate dont les recherches sont accélérées, une gestionnaire d’inventaire qui optimise ses commandes en temps réel. Ce qui reste humain, c’est le jugement, la relation, la créativité. Ce que l’IA prend en charge, c’est le volume et la rapidité. Tout cela se rapproche de où nous en sommes déjà.
Quand l’IA entre dans nos vies personnelles
C’est la partie du livre qui m’a le plus fait réfléchir, parce qu’elle touche à des questions profondes sur l’identité et le libre arbitre. Gupta présente plusieurs personnages dont les choix de vie sont influencés, parfois subtilement, par des outils d’IA. Emma utilise une application de style vestimentaire qui lui propose des tenues de plus en plus audacieuses. Est-ce qu’elle développe sa confiance en elle, ou est-ce que l’algorithme la remodèle à son insu ? Theo reçoit d’un outil de prédiction de vie la nouvelle que sa relation amoureuse se terminera dans un an. Cette prédiction, même s’il la rejette d’abord, commence à teinter sa façon de voir son partenaire.
Il y a aussi la question de la connexion humaine. Alice, qui utilise un compagnon virtuel pour son soutien émotionnel, finit par préférer ces interactions à celles avec de vraies personnes. Elle développe des attentes irréalistes envers les humains, qui ne peuvent pas rivaliser avec une IA toujours disponible, patiente et sans jugement. Cela soulève une question légitime : à force de déléguer nos émotions et nos relations à l’IA, qu’est-ce qu’on perd en chemin ?
La vérité à l’ère de l’IA
C’est le thème qui m’a le plus marquée dans ce livre. Gupta imagine une société traversée par une crise de la vérité, amplifiée par l’IA. D’un côté, les outils d’IA permettent de présenter des événements historiques sous plusieurs angles culturels à la fois, ce qui enrichit la compréhension. De l’autre, les fils d’actualité personnalisés enferment les gens dans des bulles où ils ne voient que ce qui confirme leurs croyances. Le livre met en scène deux tendances opposées : les « Singleplexers », qui croient qu’une seule vérité objective est possible, et les « Multiplexers », qui estiment que plusieurs vérités peuvent coexister.
Entre les deux, les hypertrucages viennent tout brouiller. Le livre présente le cas d’une enseignante dont la réputation est détruite par une vidéo fabriquée de toutes pièces. Il faudra des semaines d’enquête numérique pour prouver qu’elle est fausse, mais les dommages sont déjà faits. L’IA joue ici un double rôle : elle est à la fois l’outil qui permet de créer ces fausses réalités et celui qui peut aider à les détecter. Ce paradoxe dit beaucoup de la complexité du moment qu’on traverse, en fiction comme en réalité.
L’équité et la résistance au changement
Le livre ne présente pas l’essor de l’IA comme une réussite universelle. Certains en profitent, d’autres se retrouvent laissés pour compte. Une nouvelle classe émerge, celle que Gupta appelle la « Digital Aristocracy » (l’aristocratie numérique), des gens dont la maîtrise de l’IA leur confère un pouvoir et une influence considérables. Pour ceux qui n’ont pas suivi ce virage, la transition est abrupte et déstabilisante.
En réponse, des initiatives de littératie numérique émergent partout dans le monde, avec l’idée que l’accès à la formation à l’IA est un droit, pas un privilège. On voit aussi apparaître un mouvement de déconnexion, avec des zones sans technologie dans les grandes villes, des cafés où on renoue avec l’écriture à la main et les conversations en face à face. L’expérience de la ville fictive d’Elmsworth, qui décide de se déconnecter complètement, illustre bien cette tension : la nostalgie d’un monde plus simple se heurte rapidement aux exigences concrètes de la vie moderne. La conclusion que le livre en tire est toutefois claire : l’IA est devenue trop intégrée à nos systèmes pour qu’on puisse simplement faire marche arrière.
Entre prudence et optimisme
Ce que j’apprécie dans ce livre, c’est qu’il ne cherche pas à faire peur ni à vendre un avenir idéalisé. Gupta présente des scénarios qui font réfléchir, et il laisse le lecteur tirer ses propres conclusions. Sa position de fond, je la partage : l’humain a la capacité de trouver l’équilibre, à condition d’être informé, de participer aux décisions et de ne pas laisser le changement se faire sans lui.
Lire ce livre m’a rappelé pourquoi je fais ce que je fais. Accompagner les gens dans leur rapport à la technologie, c’est leur donner les outils pour ne pas subir le changement, mais pour y prendre part activement. La meilleure façon de naviguer dans un monde en transformation, c’est de le comprendre.
